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La langue française est pauvre, qui galvaude et le verbe aimer et le mot amour. On aime l'argent, son chat, le chocolat, un enfant, ou sa femme -même verbe. L'amour que l'on a, l'amour que l'on fait, -même mot. Et pourtant je sais bien d'expérience (même si ce temps de l'amour est précisément le temps de la confusion d'esprit et des sens), que je n'éprouve pas la même chose vis à vis de mon chat que vis à vis du chocolat, de mon ami que de mon enfant, de mon conjoint que d'un éventuel partenaire de rencontre. Et je sais bien que quand j'écris parfois "je t'aime", qu'encore celà n'a rien à voir avec tout ce qui précède.
Comment donc en suis-je venue à me pencher sur le vocabulaire grec? Pour satisfaire à quel travail? Etait-ce, déjà, ce cours que je préparais sur la passion? Ou bien un détour par la théologie, les Evangiles ou l'épitre aux Corinthiens? -Je ne sais plus. Toujours est-il que j'ai noté, au fil d'une première recherche, les trois termes dont usaient les classiques pour dire la diversité de l'amour -eros, philê, agapê-, les trois verbes qui traduisent la complexité de l'acte d'aimer -eraau, philau, agapaau-. Et ce thème grec de l'amour m'a paru à la fois et essentiel et lumineux.
Je cherchais tout simplement des mots à mettre sur mes choses. Aussi, ces termes d'un vocabulaire étranger, je n'ai pas eu à les apprendre. Je les ai reconnus. Ils collaient à mon vécu, et le disaient enfin sans ambiguïté. C'est du grec que j'ai appris à conjuguer toutes les modalités du verbe aimer.
Eros -dieu ou démon qui donne son nom à l'érotisme, à l'érotomanie, aux zones érogènes.... je le trouve bien limité cet amour là, enfermé dans son désir, son manque et son besoin, sa quête incessante et charnelle qui ne serait pas un mal en-soi, -si ce n'est qu'elle fait souffrir... Pauvre Eros facile et impossible à satisfaire, qui tend à enlacer embrasser et étreindre, et qui s'aperçoit tout au fond qu'au delà du spasme qui le contente, quelque chose à jamais lui échappe. Amour inquiet et jamais rassasié, amour qui aime ce qu'il désire, et qui ne désire, donc n'aime plus, ce qu'il a... Jolie formule de Comte-Sponville, que j'ai découverte par la suite, et qui décrit si justement la quête incessante d'un ami que j'aime bien... Pauvre Eros que nul ne peut condamner -l'idée ne m'en est pas venue- mais qu'il a bien fallu parfois, dépasser, parce que la vie le voulait ainsi.
Philê, c'est tout autre chose. Le mot ne désigne-t-il pas, à côté de l'amour, l'amitié? La forme verbale se traduit indistinctement par aimer, ou chérir. L'un et l'autre terme soulignent en fait une dilection -allons, faisons simple, une préférence. Qui dit préférence, dit choix: Philê germe et croît dans la durée et la liberté, là où Eros subit l'urgence la contrainte du désir. Mais Philê n'est pas que raisonnable, il touche aussi la sensibilité, et sur cet accord table un échange. Philê, le sentiment rare entre véritables amis; mais aussi, la tendresse, qui connaît d'autres intimités que le lit. C'est un amour dual qui prend le temps de ses métamorphoses -parce qu'il se sait "fondé".
Agapê, enfin, c'est l'amour oblation. Terme aussi désuet que dilection, et qui veut dire, tout simplement, offrande. Amour-don. Amour-présent. Amour-cadeau. Loin d'Eros qui désire pour posséder. Plus proche de Philê, qui se choisit librement l'objet de son échange. Mais aux antipodes surtout de la passion dévoratrice qui naît de l'un ou de l'autre, et qui présente parfois en trophée une vie saccagée à l'objet de son amour. Comme s'il fallait se perdre soi, en l'autre, se réduire à l'autre pour échapper à l'impossibilité fusionnelle. Comme s'il fallait nier l'altérité.
Agapê c'est un amour qui se décentre en l'autre -il se décentre mais volontairement, dans la liberté, non la servitude. Il élit son objet plus qu'il ne le choisit: il échappe à la contrainte du désir, mais aussi à toute forme de justification. Parce qu'il est l'expression absolue de la liberté d'aimer, parce qu'il échappe à toute nécessité, ce sentiment devient la forme la plus haute de l'accomplissement. Il redimensionne à l'infini l'être, dans un don de soi qui n'est jamais mutilant: car Agapê, encore, est profusion. Et dans ce déferlement de soi, qui a la générosité d'une source, le rayonnement d'un soleil, l'inexplicabilité de l'un et de l'autre, au coeur de cet amour là, je crois, il y a le bonheur.
Je cherchais un jour une image révélante -et j'ai trouvé celle, imparfaite, de l'allaitement, ce moment fort fortement vécu déjà où face à l'enfant qui dort, le lait monte et se répand comme la vie. Il n'y a pas d'Eros, là, n'en déplaise aux psychanalystes. Il n'y a pas de Philê, non plus. Il y a une des formes spontanées et naturelles d'Agapê -qu'on songe aussi à cette scène des Raisins de la colère, de Steinbeck, où une femme allaite un adulte en passe de mourir d'inanition...
Agapê, c'est quand donner l'amour revient à donner la vie.
Bien sûr, la transition est facile jusquaux Evangiles, où à l'Epître aux Corinthiens, l'un des plus beaux textes sur l'amour que connaisse la littérature mondiale. Mais je n'ai pas envie de confiner Agapê dans une foi quelconque, fut-ce la mienne. Les textes des mystiques de toutes les traditions lui font place, d'ailleurs. Et les textes d'amour, à commencer par le Cantique des Cantiques. Simplement je veux souligner qu'Agapê, dans son expérience strictement humaine, rejoint en son infinité et absoluité (le fait d'être dégagé de toute mesure et de tout lien) l'expérience religieuse. Que cet amour là soit partagé, alors il donne sens au mot d'union, de communion, de transcendance.
Quel plus grand bonheur que de pouvoir dire "je t'aime", ou de se l'entendre dire, sous cette forme rare et plénière:
agapaau...
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