Jacques Brel

Ne me quitte pas

Dans cette chanson classée parmi les cinq meilleures francophones du XXe siècle, Brel implore celle qui s'en va et qu'il aime, encore, passionnément. Texte poignant, souligné par une musique bouleversante, qui culmine dans le leitmotiv du refrain, mais aussi dans le dernier couplet.
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le coeur du bonheur
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu seras reine
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants-là
Qui ont vue deux fois
Leurs coeurs s'embraser
Je te raconterai
L'histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

On a vu souvent
Rejaillir le feu
De l'ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraî-t-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas

Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas


S'il est un chant de la passion malheureuse c'est bien celui-là, déchiré entre espérance et résignation.

Tendresse du premier couplet, d'abord, où l'amant veut oublier le passé-obstacle, faire table rase, revenir à la page blanche, au printemps des origines. Grisé de cette espérance, le poète dit alors l'intensité de son amour par la profusions de ses dons: il n'est plus qu'offrande et de choses et de soi.

Pour celui qui brûle encore, rien de plus facile que de ressusciter la flamme, que de retrouver l'incendie des premiers temps. On devine pourtant que chez l'aimée, est venu le temps de la cendre. Ne me quitte pourtant pas...

Même s'il n'est plus d'amour possible, qu'alors au moins l'aimée le garde, lui laisse le bonheur simplement de la voir, de voir son bonheur, - qu'elle le laisse, du fond de son désespoir, la regarder vivre, sourire, chanter, rire, la regarder être heureuse -même en dehors de lui, même par d'autres que par lui.

Le plaidoyer est vain, et Brel descend alors dans les bas-fonds de la passion amoureuse, cette zone ambigüe où l'amant s'éprend de sa propre abnégation, va jusqu'à l'annihilation de son être: l'aimé consent à son effacement, à la perte de son identité, de sa dignité aussi -jusqu'à devenir "l'ombre de ton chien".

Texte superbe et terrifiant! -car celà ne suffit pas: NE ME QUITTE PAS...