André Breton, L'Amour fou.

Cet ouvrage, publié en 1937 par l'auteur du Manifeste du surréalisme, chante un amour exceptionnel dans ses circonstances.

Dix ans avant la rencontre de celle qu'il allait aimer, l'écrivain la décrit dans un poème prémonitoire. S'en remémorant le texte, il cherche, dans cet ouvrage singulier, les ressorts d'un amour "surréel", qu'il entend préserver des conventions et de l'usure du temps.

L'amour de Breton est un amour "pour toujours", comme il l'affirme dans les dernières pages, dédiées à l'enfant née de cette union. -avec, en envoi, ce souhait superbe d'un père à sa fille:

"Je vous souhaite d'être follement aimée"

De ce paysage passionné qui se retirera un jour prochain avec la mer, si je ne dois enlever que toi aux fantasmagories de l'écume verte, je saurai recréer cette musique sur nos pas. Ces pas bordent à l'infini le pré qu'il nous faut traverser pour revenir, le pré magique qui cerne l'empire du figuier. Je ne découvre en moi d'autre trésor que la clé qui m'ouvre ce pré sans limites depuis que je te connais, ce pré fait de la répétition d'une seule plante toujours plus haute, dont le balancier d'amplitude toujours plus grande me conduira jusqu'à la mort. La mort, d'où l'horloge à fleurs des campagnes, belle comme ma pierre tombale dressée, se remettra en marche sur la pointe des pieds pour chanter les heures qui ne passent pas.

Car une femme et un homme qui, jusqu'à la fin des temps doivent être toi et moi, glisseront à leur tour sans se retourner jamais jusqu'à perte de sentier, dans la lueur oblique, aux confins de la vie et de l'oubli de la vie, dans l'herbe fine qui court devant nous à l'arborescence.

Elle est, cette herbe dentelée, faite des mille liens invisibles intranchables, qui se sont trouvés unir ton système nerveux au mien dans la nuit si profonde de la connaissance. Ce bateau, gréé de mains d'enfant, épuise la bobine du sort. C'est cette herbe qui continuera après moi à tapisser les murs de la plus humble chambre chaque fois que deux amants s'y enfermeront au mépris de tout ce qui peut advenir, de la précipitation du terme de leur vie même. Il ne sera pas de rocher surplombant, de rocher menaçant à chaque seconde de tomber qui puisse faire qu'autour du lit cette herbe ne s'épaississe au point de dérober à deux regards qui se cherchent et se perdent le reste du monde.

Les traces de peinture la chaux, la cuvette ébréchée, les hardes, la pauvre chaise, roulées par la mer sans bords de mon herbe, ne le céderont en rien aux décors impeccables, aux riches toilettes. Il n'est rien qui vaille que cela change et rien ne vaudrait plus si cela changeait. Le plus grand espoir, je dis celui en quoi se résument tous les autres, est que cela soit pour tous et que pour tous cela dure.

Que le don absolu d'un être à un autre, qui ne peut exister sans sa réciprocité, soit aux yeux de tous la seule passerelle naturelle et surnaturelle jetée sur la vie.

Mais quelle est donc cette herbe d'énigme, tour à tour celle du boisement et du déboisement total, ce feuillage du mimosa de tes yeux? Le bruit court, plus léger qu'une onde sur elle, que c'est la sensitive.

André BRETON, L'Amour fou, Paris, Gallimard, 1937