René Descartes

Passions de l'âme

René Descartes, philosophe français (1596-1650), range l'amour au nombre des passions, mais distingue les objet auxquels il s'applique: on peut aimer le pouvoir, l'argent, l'alcool ou une femme, mais aussi ses enfants.

La distinction majeure tient au fait que l'on désire pour soi, ou que l'on désire pour l'autre... autrement dit, qu'intervient dans l'amour l'égoïsme ou l'altruisme, la possession ou le don.

L'amour est une émotion de l'âme, qui l'incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables. [...]

Il n'est pas besoin de distinguer autant d'espèces d'amour qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer; car, par exemple, encore que les passions qu'un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l'argent, un ivrogne pour le vin, un brutal pour une femme qu'il veut violer, un homme d'honneur pour son ami ou pour sa maîtresse, et un bon père pour ses enfants, soient bien différentes entre elles, toutefois en ce qu'elles participent de l'amour elles sont semblables.

Mais les quatre premiers n'ont de l'amour que pour la possession des objets auxquels se rapporte leur passion, et n'en ont point pour les objets mêmes, pour lesquels ils ont seulement du désir mêlé avec d'autres passions particulières; au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enfants est si pur qu'il ne désire rien avoir d'eux, et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu'il est déjà; mais, les considérant comme d'autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, parce que, se représentant que lui et eux font un tout dont il n'est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens et ne craint pas de se perdre pour les sauver.

L'affection que les gens d'honneur ont pour leurs amis est de cette nature, bien qu'elle soit rarement si parfaite; et celle qu'ils ont pour leur maîtresse en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de l'autre.

 

Cet exemple du père qui aime ses enfants, Descartes le puise peut-être chez Aristote, qui, lui, évoque l'amour désintéressé de la mère.

L'amour d'amitié s'apparente à celui-ci, sans être si total, si "parfait": un ami, c'est quelqu'un à qui on veut du bien, en oubliant le sien propre...

Triste constat du philosophe, pourtant: l'amour de l'homme pour la femme, s'il n'est pas dépourvu de générosité, ni d'altruisme, porte toujours l'empreinte du désir de possession. Il est donc moins "pur" -le mot est dans le texte, que les deux précédents.

R.DESCARTES, Les Passions de l'âme, dans Pensées sur l'amour, Paris, Albin-Michel, "Carnets de Philosophie", p.37