Passions, passion... du pluriel au singulier

Si aujourd'hui le mot "passion" évoque pour nous, d'emblée, la passion amoureuse, il n'en a pas toujours été ainsi. Ainsi les Anciens, qu'ils soient philosophes ou moralistes, ne parlent quasiment jamais de la passion, mais DES passions: colère, crainte, mélancolie, avarice, orgueil, envie, jalousie, haine ou amour, son contraire... La liste est longue, mais non exhaustive: elle varie d'ailleurs au fil des siècles, semblable en cela au catalogue des péchés.

Le dénominateur commun de ces passions diverses est leur "mode opératoire": toutes, elles s'emparent du sujet, lui font perdre la raison, et le rendent "aliéné", autrement dit, étranger à lui-même. La passion rend passif...
Notre vocabulaire courant traduit bien aujourd'hui encore cet état singulier. On dit ainsi d'un individu qu'il est la proie de la jalousie, qu'il agit sous l'empire de la colère, ou sous l'emprise de la haine... Termes et locutions qui tendent à démontrer qu'il n'est plus lui-même, qu'il n'agit plus par lui-même, mais est, en quelque sorte, "agi", de l'extérieur.

Ces sentiments qui "s'emparent" de nous, nous ne les désignons plus guère, cependant, du nom de "passions", mais plutôt d'"émotions". Le terme recouvre pourtant une réalité très proche, étymologiquement: quand je suis ému, je suis "mu", mis en mouvement par quelque chose d'extérieur, que ce soit la compassion ou la crainte... quelque chose m'"anime", donc, littéralement, me donne une âme...
On voit poindre ici une possible réhabilitation de la notion. C'est, succédant à la philosophie, la psychologie qui s'y attellera, démontrant l'importance des passions rebaptisées en émotions: composantes essentielles de la personnalité, facteurs de l'individuation, elles interviennent dans l'apprentissage et la socialisation. De passives, elles deviennent actives, leur nom nouveau tend d'ailleurs à signaler leur rôle moteur.


Reste, ambiguë et solitaire dans le champ déserté des passions, la passion d'amour, la passion amoureuse -la passion tout court, en somme. Elle est devenue, singulièrement, LA passion. Chantée sur tous les tons, décrite à toutes les pages, illustrée d'images, de photos ou de films, elle continue à faire rêver. Son seul nom, pourtant, devrait suffire à faire trembler. Étymologiquement, celui-ci signifie, en effet: SOUFFRANCE...

Étymologie.

Qu'on se réfère au grec ou au latin, l'affaire est claire: une passion, c'est d'abord quelque chose que l'on souffre, subit, -ce dont, par suite, on pâtit.
Ainsi, en grec, Pathos signifie ce qu'on éprouve, en opposition à ce qu'on fait, mais aussi tout ce qui affecte le corps ou l'âme, en bien ou en mal, quoique surtout en mal. C'est aussi l'état de l'âme agitée par des sentiments extérieurs, tels que la pitié, le plaisir, l'amour, le chagrin, l'affliction, la colère, la haine..., en somme, la résultante de ce qu'on éprouve. .

Passio , en latin, est strictement parallèle: action de supporter, de souffrir, souffrance du corps, maladie, enfin affection de l'âme.
L'ancien français qui le métamorphose en passion, passiun, paission, paxion use de ces variantes en part négative, et pour signifier quasi exclusivement la "souffrance", -et d'abord la souffrance corporelle, ou la maladie.

Ainsi, l'illiaque passion signifie obstruction de l'intestin, la nephrétique passion, mal de dos, douleur des reins...Serres, au XVIe siècle, évoque les âpres passions que suscitent... les coliques!!! Chez Montaigne, cependant, on peut trouver le terme employé au sens moral, comme par exemple passion de la peur. C'est l'usage qu'en feront après lui l'ensemble des Classiques. Mais la connotation du terme restera négative jusqu'au XVIIIe siècle, qui tentera sa lente réhabilitation, avec celle du sentiment.

Autour de la passion

Pour comprendre la passion et ce qu'elle implique, peut-être faut-il la rapprocher de termes construits sur la même racine:
Pâtir: Supporter, souffrir, endurer. Etre dans un état passif, de contemplation, d'inaction.
Patience: vertu qui consiste à supporter les désagréments, les malheurs.
Pathétique: qui émeut vivement, qui excite une émotion intense, souvent pénible (douleur, pitié, horreur, terreur, tristesse)
Pathologie: science qui a pour objet l'étude des maladies, des effets qu'elles provoquent (lésions, troubles)