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La nature des Choses
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| Disciple d'Epicure et par là sensualiste, le poète latin Lucrèce (1er S P.C.N.) se défie de l'amour, dont il dresse un tableau terrifiant dans sa réalisation et ses conséquences. C'est le désir physique poussé à son paroxisme qu'il décrit ici, le désir-passion destructeur tout opposé à la notion épicurienne d'ataraxie, "l'absence de trouble du corps et de l'âme" qui donne seule le bonheur. | |||||||
| Il vaut mieux jeter dans le premier corps venu la liqueur amassée en nous que de la garder pour un seul amour qui nous prend tout entiers, ce qui nous voue aux tourments et à la peine. Car, à le nourrir, l'abcès se ravive et devient un mal invétéré: de jour en jour la frénésie s'accroît, la peine devient plus lourde, si tu n'effaces par de nouvelles plaies les premières blessures, si au hasard des rencontres tu ne les confies encore fraîches aux soins de la Vénus vagabonde, et ne diriges vers d'autres objets les impulsions de ton cur. Éviter l'amour, ce n'est pas se priver des jouissances de Vénus: c'est au contraire en prendre les avantages sans rançon. Assurément ceux qui gardent la tête saine jouissent d'un plaisir plus pur que les malheureux égarés. Au moment même de la possession, l'ardeur des amoureux erre et flotte incertaine: jouiront-ils d'abord par les yeux, par les mains ? Ils ne savent se fixer. L'objet de leur désir, ils le pressent étroitement, ils le font souffrir, ils impriment leurs dents sur ses lèvres qu'ils meurtrissent de baisers: c'est que chez eux le plaisir n'est pas pur. [...] Enfin, membres accolés, ils jouissent de cette fleur de la jeunesse, déjà leur corps devine la volupté prochaine: Vénus va ensemencer le champ de la femme. Ils serrent avidement le corps de leur amante, ils mêlent leur salive à la sienne, ils respirent son souffle, les dents collées contre sa bouche... Vains efforts, puisqu'ils ne peuvent rien dérober du corps qu'ils embrassent, non plus qu'y pénétrer et s'y fondre tout entiers. Car c'est là par moments ce qu'ils semblent vouloir faire... Quand le désir amassé dans leurs veines a trouvé son issue, cette violente ardeur se relâche pour un moment; puis un nouvel accès de frénésie survient, la même fureur les reprend; c'est qu'ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils désirent, et ne peuvent trouver le remède qui triomphera de leur mal: tant ils ignorent la plaie secrète qui les ronge. Ajoute qu'ils se consument et succombent à la peine. Ajoute que leur vie se passe sous le caprice d'autrui. Leur fortune disparaît, leurs devoirs sont négligés, leur réputation chancelle... Ce ne sont que banquets, jeux, parfums, couronnes, guirlandes... Mais en vain! De la source même des plaisirs surgit je ne sais quelle amertume, qui jusque dans les fleurs prend l'amant à la gorge |
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| Le passionné n'est pas heureux: car dans l'amour-passion le désir de possession tend à la fusion, et n'est, par conséquent, jamais assouvi: on n'atteint jamais le coeur de l'être -d'où amertume et tristesse, au coeur même de la jouissance. Prisonnier de son impossible désir, l'amant éperdu use ses forces, sa liberté, ses biens, sa vie même, il n'est plus maître de lui ni de sa destinée. Le conseil du poète, de multiplier les amours pour éviter la passion, n'est pas paradoxal: dans l'exercice simple d'une saine sexualité, le plaisir ne réclame pas de contrepartie (de "rançon"), et l'esprit ne connaît pas de trouble, même lorsque le corps exulte.
Le désir du plaisir est bien plus sage qu'un amour passionné, car il est aisé à satisfaire |
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| LUCRECE, De la Nature, IV, 1065-1134, trad. A.Ernout, Les Belles Lettres, 1962. | |||||||