Madeleine Chapsal

Si je vous dis le mot Passion

Entretien avec Soeur Emmanuelle

Dialogue étonnant entre deux femmes passionnées: Madeleine Chapsal, l'auteur de La Maison de Jade, roman autobiographique relatant son expérience personnelle et douloureuse, et Soeur Emmanuelle, qui connut la tentation d'y céder, avant d'opter pour le libre choix de la passion de Dieu et des pauvres.
Qu'est-ce que la Passion?

- Je n'en sais pas plus long que vous, ma sœur. Sans doute moins. Quand vous avez décidé que votre passion était celle des pauvres, vous êtes entrée dans une forme de passion plus forte que celle qui s'attache à telle ou telle personne en particulier...

Soeur Emmanuelle - Dans la passion des mal-aimés, c'est vrai ! Mais comment font les gens pour céder, quand ils le font, à la passion pour tel ou tel autre ? Pour se contenter d'un seul être ?

- Dans l'ordinaire de la vie, les gens sont disponibles. Quand la passion les touche, au lieu d'en écraser le germe, comme vous l'avez fait, ils l'encouragent. Ils ont le sentiment qu'ils vont enfin vivre quelque chose qui en vaut la peine ! Une aventure extrême. Sinon, ils ne vivent rien de bien exceptionnel. Grâce à une passion même douloureuse, qui risque de les conduire jusqu'à la mort, qui les mène en fait à la mort, ils se disent qu'il leur arrive enfin quelque chose ! C'est pour cela, je crois, qu'ils se défendent si mal

Soeur Emmanuelle - Tu vois, je n'avais jamais pensé à ça ! Au fait que la passion fait vivre avant de faire mourir... Je sens pourtant qu'il y a du vrai...

- L'herbe est plus verte, les instants paraissent plus précieux...

Soeur Emmanuelle - C'est vrai.

- On vit ou plutôt on ne vit plus, dans l'attente d'un rendez-vous...

Soeur Emmanuelle - On a des ailes !

- Pendant le peu que ça dure, c'est comme une grâce...

Soeur Emmanuelle - On a vécu, oui, on a vécu ! Enfin, ça dépend du sens qu'on prête à ce qu'on appelle vivre... Est-ce que c'est vivre avec intensité cet assortiment d'instants qui vous prennent tout entière ? Moi, je remercie Dieu d'en être sortie, car j'aurais été tout à fait capable de vivre comme tu dis, et, au fond, je ne sais pas si j'aurais aimé ça !...

- Mais vous n'êtes pas sortie de la passion, ma soeur ! Vous avez besoin de cette intensité, vous ne pouvez vous en passer !

Soeur Emmanuelle - Non, je ne m'en passe pas. Mais, vois-tu, si j'avais dû concentrer sur quelqu'un des sentiments passionnés, ç 'aurait été comme le soleil lorsqu'il atteint un point bien précis à travers une lentille: ça brûle, et c'est destructeur! Heureusement pour cet homme, je crois: si vraiment nous nous étions accordés, je l'aurais détruit par passion, et je me serais peut-être détruite moi-même... Je sens que c'est dangereux, car on pousse jusqu'au dernier degré un sentiment qui n'a qu'un seul objet, et plus rien n'existe autour... Plus rien ! En fin de compte, je crois que la passion, c'est mauvais.

- On a l'impression que c'est l'autre qu'on aime, qu'il s'agit donc l'abnégation, d'un amour oblatif; en fait, l'autre est devenu soi-même... La passion revient à n'aimer que soi !

Soeur Emmanuelle - C'est mauvais parce qu'on oublie tout le reste : vous aimez un seul être et le reste du monde est dépeuplé !

- Vous avez le sentiment que vous possédez le monde dans un seul être, mais c'est une illusion. Tout le monde fait l'expérience de la fin de la passion...

Soeur Emmanuelle - Tu l'as constaté, autour de toi ?

- ll y a déjà ce que j'ai vécu, moi. Mais les passions que j'ai vues vivre chez les autres se sont elles aussi terminées... Toutes ! A moins qu'elles ne se muent en amour, mais c'est rare. L'amour prend rarement racine dans la passion.

Soeur Emmanuelle - Là, je ne te comprends plus très bien...

- Ce que j'appelle l'amour, c'est de voir l'être qu'on a en face de soi dans sa réalité. Or, la passion transforme, déforme. Cet homme pour lequel vous avez éprouvé une passion, vous n'avez pas vraiment pris la peine de le connaître...

Soeur Emmanuelle - Je suis d'accord: ce n'était qu'un mirage.

- Quand se dévoile la vraie personne, avec ses vrais désirs, ses vrais défauts, et même ses vraies qualités, ça ne va plus... On est désillusionné ! Tandis que l'amour peut se construire lentement par une connaissance au jour le jour, grâce aux tâches qu'on accomplit ensemble, aux buts que l'on se donne en commun. La passion, elle, n'a pas de but; son but, c'est de se fondre l'un dans l'autre. Une forme de démission v&Mac245;s-à-vis de tout le reste.

Soeur Emmanuelle - Eh oui!

- Il n'y a pas d'œuvre à faire à deux. Il n'y a pas même le projet d'avoir des enfants. Les gens très passionnés se disent: « Les enfants vont nous déranger... » Oui, à présent, je fais la différence entre passion et amour. La question m'étant souvent posée, à force, je me suis mise à réfléchir...

Soeur Emmanuelle - Tu analyses !

- ... tout en sachant fort bien, au fond, que je n'y comprends pas beaucoup plus que les autres. Mais, en parlant comme nous le faisons, nous partageons, nous avançons...


Bel échange que celui là, entre la femme et la religieuse: Madeleine Chapsal souligne l'intensité de la passion qui fait vivre, donne le sentiment de vivre. Soeur Emmanuelle souligne d'emblée le côté destructeur, aliénateur, de soi et de l'autre.

Pour l'une comme pour l'autre, la passion est mirage: dans son fanatique égoïsme, elle se construit un objet à aimer qui n'a rien à voir avec la réalité, un objet mythique dans lequel se fondre.

La fin de la passion marque le temps de la restitution au réel.