Denis de Rougemont

L'amour et l'Occident

Dans son ouvrage qui entend démythifier la passion au sens où l'entendent les Occidentaux, Denis de Rougemont rappelle les origines du terme, et l'associe étroitement à la pulsion de mort.

Livre premier. Le mythe de Tristan
I.Triomphe du roman et ce qu'il cache

... L'amour heureux n'a pas d'histoire. Il n'est de roman que de l'amour mortel, c'est-à-dire de l'amour menacé et condamné par la vie même. Ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n'est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. C'est moins l'amour comblé que la passion d'amour. Et passion signifie souffrance. Voila le fait fondamental.

Mais l'enthousiasme que nous montrons pour le roman, et pour le film né du roman; l'érotisme idéalisé diffus dans toute notre culture, dans notre éducation, dans les images qui font le décor de notre vie; enfin ce besoin d'évasion exaspéré par l'ennui mécanique, tout en nous et autour de nous glorifie à ce point la passion que nous en sommes venus à voir en elle une promesse de vie plus vivante, une puissance qui transfigure quelque chose, qui serait au delà du bonheur et de la souffrance, une béatitude ardente.

Dans "passion" nous ne sentons plus "ce qui souffre", mais "ce qui est passionnant". Et pourtant la passion signifie, de fait, un malheur. (...)

Passion veut dire souffrance, chose subie, prépondérance du destin sur la personne libre et responsable. Aimer l'amour plus que l'objet de l'amour, aimer la passion pour elle-même, de l'amabam amare de saint Augustin jusqu'au romantisme moderne, c'est aimer et chercher la souffrance. Amour-passion: désir de ce qui nous blesse, et nous anéantit par son triomphe. (...) Pourquoi l'homme d'Occident veut-il subir cette passion qui le blesse et que toute sa raison condamne? Pourquoi cet amour dont l'éclat ne peut être que son suicide? C'est qu'il se connaît et s'éprouve sous le coup de menaces vitales, dans la souffrance et au seuil de la mort. Le troisième acte du drame de Wagner (Tristan und Isolde) décrit bien davantage qu'une catastrophe romanesque: il décrit l'essentielle catastrophe de notre sadique génie, ce goût réprimé de la mort, ce goût de se connaître à la limite, ce goût de la collision révélatrice qui est sans doute la plus inarrachable des racines de la guerre en nous.

Denis de Rougemont décrypte le mythe de Tristant et Iseult, et montre les contradictions de ce qui est souvent présenté comme l'archétype des histoire d'amour.
Tristan et Iseut ne s'aiment pas (...) Ce qu'ils aiment, c'est l'amour, c'est le fait même d'aimer. Et ils agissent comme s'ils avaient compris que tout ce qui s'oppose à l'amour le garantit et le consacre dans leur coeur (...). Tristan aime se sentir aimer, bien plus qu'il n'aime Iseut la Blonde. Et Iseut ne fait rien pour retenir Tristan près d'elle: il lui suffit d'un rêve passionné. Ils ont besoin l'un de l'autre pour brûler, mais de l'autre tel qu'il est; et non de la présence de l'autre, mais bien plutôt de son absence!

Le livre des Merveilles, XVe siècle.
L'histoire de Tristant et Iseult
Amour réciproque, en ce sens que Tristan et Iseut s'entr'aiment, ou du moins qu'ils en sont persuadés. Et il est vrai qu'ils sont, l'un envers l'autre, d'une fidélité exemplaire. Mais le malheur, c'est que l'amour qui les "demeine" n'est pas l'amour de l'autre tel qu'il est dans sa réalité concrète. Ils s'entr'aiment, mais chacun n'aime l'autre qu'à partir de soi, non de l'autre. Leur malheur prend ainsi sa source dans une fausse réciprocité, masque d'un double narcissisme. A tel point qu'on sent percer dans l'excès de leur passion un espèce de haine de l'aimé. (...) Double malheur de la passion qui fuit le réel et la Norme du Jour, malheur essentiel de l'amour: ce que l'on désire, on ne l'a pas encore -c'est la Mort- et l'on perd ce que l'on avait -la jouissance de la vie.

Mais cette perte n'est pas perçue comme un appauvrissement, bien au contraire. On s'imagine que l'on vit davantage, pus dangereusement, plus magnifiquement. C'est que l'approche de la mort est l'aiguillon de la sensualité. Elle aggrave, au sens plein du terme, le désir. Elle l'aggrave même parfois jusqu'au désir de tuer l'autre, ou de se tuer, ou de sombrer dans un commun naufrage.

Denis de ROUGEMONT, L'amour et l'occident, Paris, Plon, 1972