Arthur Schoppenhauer

Métaphysique des Moeurs

Pour Arthur Schoppenhauer, les illusions de la passion ont un seul fondement: l'instinct de reproduction.
Toute passion, quelque apparence éthérée qu'elle se donne, a sa racine dans l'instinct sexuel, ou même n'est pas autre chose qu'un instinct sexuel plus nettement déterminé, spécialisé ou, au sens exact du mot, individualisé. (...)

L'instinct sexuel, bien qu'au fond pur besoin subjectif, sait très habilement prendre le masque d'une admiration objective et donner ainsi le change à la conscience car la nature a besoin de ce stratagème pour arriver à ses fins. Mais si objective et si bien revêtue de sublimes couleurs que cette admiration puisse nous paraître, cependant cette passion amoureuse n'a en vue que la procréation d'un individu de nature déterminée; ce qui le prouve avant tout, c'est que l'essentiel n'est pas la réciprocité de l'amour, mais bien la possession, c'est-à-dire la jouissance physique. La certitude d'être payé de retour ne peut nullement consoler de la privation de cette jouissance: bien des hommes, en pareille circonstance, se sont brûlé la cervelle. Et en revanche, des hommes passionnément amoureux, faute de pouvoir se faire aimer eux-mêmes, se contentent de la possession, de la jouissance physique. J'en trouve la preuve dans tous les mariages forcés, dans ces faveurs que l'on achète si souvent d'une femme, en dépit de sa répugnance, au prix de présents considérables ou d'autres sacrifices, et aussi dans les cas de viol. La procréation de tel enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des acteurs, de tout roman d'amour: les moyens et la façon d'y atteindre sont chose accessoire.

[...] L'espèce, siège et racine de notre être visible, a sur nous un droit plus intime et plus ancien que l'individu; de là cette préférence donnée à ses intérêts. (...) La passion reposait sur une illusion qui faisait miroiter aux yeux de l'individu comme précieux pour lui ce qui n'a de valeur que pour l'espèce; le but de l'espèce une fois atteint, la chimère doit donc disparaître. L'esprit de l'espèce, qui s'était emparé de l'individu, lui rend la liberté.

Abandonné par lui l'individu retombe dans ses bornes et dans sa misère originelles; il voit avec étonnement que toutes ces aspirations si hautes, si héroïques, si infinies, ne lui ont rien procuré de plus pour sa jouissance que ce que fournit toute autre satisfaction de l'instinct sexuel; contre son attente, il ne se trouve pas plus heureux qu'avant. Il s'aperçoit qu'il a été la dupe de la volonté de l'espèce.

Le "désenchantement du monde" naît de la satisfaction de l'instinct sexuel: les yeux se décillent...ce n'était que celà? -l'amour est morte
A.SCHOPPENHAUER, Métaphysique de l'amour, Paris, PUF, 1966.