André Comte-Sponville

L'amour, la Solitude

Très proche de Denis de Rougemont, André Comte-Sponville pousse plus loin la réflexion philosophique, en proposant une alternative heureuse à la passion...
ll ne faut pas rêver les couples. Ces histoires de grandes passions comblées, d'amours qui durent toujours, aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain, c'est évidemment de la littérature, et de la pire: du mensonge. Quand tu dis que tu ne crois pas aux "bienfaits de l'amour", si tu entends par là les bienfaits de l'état amoureux, tu as évidemment raison et je n'y crois pas davantage.

Il faut bien vivre la passion, quand elle est là, mais il est sage alors de n'en rien attendre et surtout pas des bienfaits ! Mais la passion n'est pas le tout de l'amour, et même elle n'en est pas l'essentiel. Les philosophes mentent moins, sur ce sujet, que les poètes ou les romanciers.

Cette exaltation de l'éros, ce délire de l'imaginaire et du désir, ce narcissisme à deux, ils n'ont jamais pu le prendre tout à fait au sérieux. Cela choque souvent les jeunes filles: elles voudraient que les philosophes leur donnent raison. Mais comment, si la vie leur donne tort ? lI ne faut pas rêver les couples, mais il ne faut pas rêver non plus la passion: la Vivre, oui, quand elle est là, mais ne pas lui demander de durer, ne pas lui demander deremplir ou guider une existence !

Ce n'est qu'un leurre de l'ego. La vraie question est de savoir s'il faut cesser d'aimer quand on cesse d'être amoureux (auquel cas on ne peut guère
qu'aller de passion en passion, avec de longs déserts d'ennui entre deux), ou bien s'il faut aimer autrement, et mieux. Les quelques couples qui réussissent à peu près, et il y en a tout-de même, me paraissent explorer cette seconde voie, qui est la plus difficile, sans doute, et la plus douce.

Sa définition de l'amour, Comte-Sonville la prend, à l'opposé de Platon, chez Spinoza. Et c'est sur conception altruiste qu'il fonde son espérance d'un amour survivant à la passion
Tu me diras qu'il y a une différence entre aimer une femme et la désirer... A nouveau, c'est une question de vocabulaire. Je dirais plutôt qu'on peut désirer cette femme qui est là, c'est-à-dire l'aimer, se réjouir de son existence (Spinoza: "I'amour est une joie qu'accompagne l'idée de sa cause"), ou bien ne désirer que le plaisir qu'on en attend ou qu'on y prend, ce qui est aimer encore mais n'aimer que le plaisir ou que soi...
Au fond, cela rejoint la différence traditionnelle entre eros et agapè , comme disait saint Thomas, entre l'amour de concupiscence (qui n'aime l'autre que pour son bien à soi) et l'amour de bienveillance (qui l'aime aussi pour son bien à lui).
Le plus souvent, ces deux amours sont mêlés. La passion amoureuse relève bien sûr d'éros; L'amitié relève bien sûr d'agapè. Mais qui ne voit qu'il y a aussi de la concupiscence dans l'amitié, et de la bienveillance dans le couple?
Eros et agapè, l'amour de soi, l'amour de l'autre—vont ensemble, et c'est ce qu'on appelle l'amour. Il reste qu'il y a entre les deux une différence d'orientation, et que l'amitié maritale, comme disait joliment Montaigne, ne saurait se confondre tout à fait avec la passion amoureuse ou érotique. Cela ne veut pas dire qu'elle l'exclut, bien au contraire !
Le plus souvent, encore une fois, les deux vont de pair; et agapè, en tout cas, n'existe jamais seul. De la une tension, en tout amour réel, qui peut en faire la difficulté, sans doute, mais aussi le charme ou la force. Vouloir du bien à celle qui nous en fait, quoi de plus spontané ? Faire l'amour avec sa meilleure amie, quoi de plus délicieux ? C'est ce qu'on appelle un couple, quand c'est un couple heureux...
André COMTE-SPONVILLE, L'amour la solitude, Paroles d'Aube, Paris, s.d.